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Avant d’auditer un portefeuille de marques, j’audite une vision

IP Mark

Lorsqu’une entreprise me confie l’audit de son portefeuille de marques, je ne commence jamais par le juridique. Je ne regarde ni le nombre d’enregistrements, ni les produits et services désignés, ni les territoires couverts, ni l’historique des renouvellements.
Je commence par la personne qui prend les décisions.

Pourquoi ?

Parce qu’un portefeuille de marques n’est jamais qu’une conséquence.
Les marques enregistrées ne sont que la partie visible d’une succession de décisions invisibles.
Et ces décisions sont toujours guidées par une perception : celle que le dirigeant a de la marque, de son rôle, de sa valeur stratégique et de son importance pour l’avenir de l’entreprise.

Avant d’examiner comment une entreprise protège ses marques, je cherche donc à comprendre pourquoi elle les protège.

Pourquoi la vision prime sur le juridique

Traditionnellement, un audit de portefeuille de marques se concentre sur :

  • les marques enregistrées ;
  • les produits et services visés ;
  • les renouvellements ;
  • les lacunes territoriales ;
  • les risques de déchéance ;
  • l’adéquation entre les titres détenus et l’activité réelle.

Si cette analyse s’avère indispensable, celle-ci ne devrait pas être le point de départ.
Car un portefeuille de marques n’est jamais le fruit du hasard. Il est le reflet d’une représentation mentale. Une véritable carte stratégique qui révèle la manière dont le dirigeant perçoit la fonction de la marque pour son entreprise. La compréhension de cette perception est essentielle, car elle détermine :

  • le niveau d’investissement accepté ;
  • la politique de défense ;
  • les arbitrages budgétaires ;
  • les stratégies d’extension ;
  • les renoncements.

Autrement dit, la qualité d’un portefeuille de marques n’est pas d’abord une question de droit.
C’est une question de vision.

J’ai vu des entreprises dotées de moyens considérables construire des portefeuilles fragiles, parce qu’elles considéraient leurs marques comme de simples formalités administratives aux effets économiques limités.

J’ai vu, à l’inverse, des structures beaucoup plus modestes bâtir des portefeuilles remarquablement cohérents parce qu’elles avaient compris qu’une marque n’est pas seulement un signe distinctif à protéger, il s’agit d’un levier de positionnement, de différenciation et de création de valeur.

La différence ne tenait pas aux ressources allouées au portefeuille de marques, mais à la vision de l’utilité des marques pour l’entreprise.

Un portefeuille de marques est une projection

Nous avons souvent tendance à considérer un portefeuille de marques comme un ensemble d’actifs immatériels, une collection de titres, une cartographie de droits.
C’est exact, mais ce n’est qu’une partie de la réalité.
Un portefeuille est aussi, et surtout, la projection d’une vision entrepreneuriale.
La projection d’une hiérarchie de priorités, d’une lecture du risque, d’une ambition.

Lorsque j’étudie un portefeuille, je ne regarde donc pas uniquement ce qui est protégé.
Je cherche à comprendre ce qui a conduit à protéger certaines choses plutôt que d’autres.
Pourquoi certaines marques ont été renouvelées alors que d’autres ont été abandonnées.
Pourquoi certains territoires ont été sécurisés tandis que d’autres sont restés ouverts.
Pourquoi des actions ont été engagées contre certaines marques de concurrents alors que d’autres ont été ignorées.
Derrière chaque décision se cache une logique.
Et derrière cette logique se trouve toujours une perception.

Les quatre axes à auditer en priorité

1. La vision

Que représente réellement la marque pour le dirigeant ?
Pour certains, elle constitue un actif stratégique et patrimonial.
Pour d’autres, un simple outil commercial.
Pour d’autres encore, un coût administratif nécessaire.
Cette perception conditionne toute la cohérence du portefeuille.
On ne protège jamais de la même manière ce que l’on considère comme vital et ce que l’on considère comme accessoire.

2. Le rapport au risque

Un portefeuille de marques est avant tout un outil de gestion du risque (juridique, financier, concurrentiel ou réputationnel).
Pourtant, tous les dirigeants n’appréhendent pas le risque de la même façon.
Certains privilégient la prévention.
D’autres privilégient l’économie immédiate.
Les périodes de tension budgétaire sont souvent révélatrices de ces arbitrages.

3. Les biais cognitifs

Auditer un portefeuille de marques, c’est aussi identifier les biais cognitifs à l’œuvre : aversion à la perte, biais de court terme, biais de confirmation, biais de statu quo ou encore biais d’optimisme. 
Ces biais influencent directement la manière dont le dirigeant perçoit la marque, évalue le risque et arbitre les décisions de protection. J’identifie les biais qui déforment les décisions :

L’aversion à la perte

Une marque est conservée non parce qu’elle est encore utile, mais parce que l’idée de l’abandonner paraît psychologiquement coûteuse.

Le biais des coûts irrécupérables

On continue à financer un actif parce qu’on y a déjà beaucoup investi.

L’attachement affectif

Certaines marques historiques deviennent intouchables alors qu’elles ne jouent plus aucun rôle stratégique.

L’excès de confiance

Certaines entreprises surestiment la portée de leurs droits et développent leurs activités dans des zones insuffisamment protégées.

Ces processus mentaux sont universels. Mais lorsqu'ils ne sont pas identifiés, ils peuvent produire des portefeuilles de marques désalignés avec la réalité stratégique de l'entreprise. Mon rôle consiste alors moins à analyser des marques qu’à réintroduire de la lucidité dans le processus de décision.

4. La cohérence globale

Je confronte toujours la vision déclarée à sa traduction concrète dans le portefeuille de marques. L’écart entre les deux révèle les plus grandes vulnérabilités… et les plus belles marges de progression.
Par exemple :

  • des marques présentées comme stratégiques mais insuffisamment protégées ;
  • des territoires considérés comme prioritaires mais juridiquement ouverts ;
  • des actifs maintenus depuis des années sans utilité économique identifiable ;
  • des projets d’expansion reposant sur des droits inexistants.

Le portefeuille agit alors comme un révélateur.
Il met en évidence l’écart entre la sécurité perçue et la protection réelle.

La Pyramide de la Marque™ : hiérarchiser ce qui est vital et se délester de l’accessoire

La plupart des entreprises protègent indifféremment l’essentiel et l’accessoire.
La Pyramide de la Marque™ permet de distinguer clairement :

  • ce qui est vital ;
  • ce qui est important ;
  • ce qui est ajustable.

Son objectif est de permettre aux décideurs de distinguer l’essentiel du bruit ambiant, d’éviter les décisions dictées par l’urgence ou les biais cognitifs, et de préserver la valeur juridique et économique du portefeuille. En cela, elle agit comme un véritable casque anti-bruit décisionnel, au service d’arbitrages plus lucides, plus cohérents et plus durables.

La Roue de la Marque™ : protéger durablement ce qui compte

Une fois la vision clarifiée, une question demeure :
L’entreprise est-elle réellement organisée pour protéger durablement ce qu’elle considère comme vital ? La Roue de la Marque™ est un outil d’autodiagnostic simple et puissant qui permet d’évaluer, en un coup d’œil, la maturité du système de gestion des marques et de révéler les éventuels déséquilibres.
La Pyramide répond à une question « Qu’est-ce qui est vital ? »
La Roue répond à une autre « Sommes-nous capables de le protéger durablement ? »

Conclusion

Avec l’expérience, j’ai cessé de considérer l’audit d’un portefeuille de marques comme un simple exercice technico-juridique. Un portefeuille de marques n’est pas seulement un ensemble de droits de propriété industrielle : il est la traduction concrète d’une vision entrepreneuriale.
Auditer un portefeuille, ce n’est donc pas seulement identifier des risques juridiques. 
C’est comprendre les choix, les croyances et parfois les angles morts qui les ont produits. C’est mesurer l’écart entre l’intention stratégique du dirigeant et sa projection juridique.
Car c’est précisément dans cet écart que se révèlent les plus grands risques, mais aussi les plus puissants leviers de croissance. Au fond, je n’audite jamais seulement des marques : j’audite une vision, puis j’en lis la traduction juridique.